La Banque centrale européenne de Christine Lagarde veut l’euro numérique au plus vite, face aux cryptos

Arrivée fin 2019 à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE), après l’annonce choc du projet de cryptomonnaie Libra par Facebook (abandonné depuis), Christine Lagarde entend faire adopter rapidement l’euro numérique pour sauver la souveraineté monétaire de l’Europe à l’ère des cryptos et des x-pays.

L’ancienne ministre française Christine Lagarde (photo) est l’une des principales artisanes du futur euro numérique, mais elle n’est pas à l’origine des premières réflexions le concernant à la Banque centrale européenne (BCE) qu’elle préside depuis novembre 2019. Elle avait succédé à l’époque à Mario Draghi, sous l’autorité duquel Benoît Cœuré (1) – alors membre du directoire de la BCE et responsable des paiements – avait plaidé pour que les banques centrales en Europe explorent l’émission de monnaies numériques. Et ce, en réponse au défi majeur lancé en juin 2019 par Facebook avec son projet de cryptomonnaie Libra.
Depuis ce coup de semonce, l’Union européenne (UE) ne cesse de s’inquiéter du risque de perdre sa souveraineté monétaire face à la forte poussée des cryptomonnaies privées – qu’elles soient stablecoins (adossées à des devises internationales telles que le dollar ou l’euro) ou pas (volatiles) comme les bitcoins, ethers et autres solanas. Les banques centrales de l’Eurosystème – autorité monétaire de la zone euro également présidée par Christine Lagarde – entendent bien continuer à « battre monnaie » à l’ère du digital. Sous la houlette de la BCE, l’euro numérique pourrait être émis à partir de 2029 – soit dix ans après la nomination de Christine Lagarde à la tête de cette institution de l’UE basée à Francfort-sur-le-Main en Allemagne, mais son mandat de huit ans non renouvelable s’achèvera avant, en octobre 2027.

« Adopter rapidement le règlement européen »
La future devise digitale des vingt pays concernés s’inscrit donc dans la catégorie des monnaies numériques de banque centrale (MNBC), ou en anglais CBDC (Central Bank Digital Currency). « L’euro numérique sera un moyen de paiement numérique universellement accepté dans toute la zone euro. Il soutiendra également la concurrence et l’innovation dans l’écosystème des paiements. Il est donc essentiel d’adopter rapidement le règlement sur l’établissement de l’euro numérique », a pressé Christine Lagarde le 17 avril dernier, lors des Réunions de printemps (2) du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM) – un rassemblement annuel qui se tient à Washington. La présidente de la BCE veut aller vite. Les Etats ne veulent pas perdre la main ni déstabiliser leur système monétaire face à la déferlante de la finance décentralisée (DeFi).

Face aux bitcoins, stablecoins et x-pays
Le Conseil de l’UE ayant adopté une position commune fin 2025, le Parlement européen – après avoir apporté le 10 février son « soutien à l’euro numérique, tout en préservant le rôle essentiel de l’argent liquide » (3) – est appelé à voter sans tarder. Or la commission des affaires économiques et monétaires (Econ) du Parlement européen devrait voter le 23 juin, à la suite d’un report de la date initiale du 5 mai. Lors d’un débat le 22 avril organisé par le Peterson Institute for International Economics (PIIE), Piero Cipollone (photo ci-contre), membre du conseil exécutif de la BCE et chef du groupe de travail sur l’euro numérique, a Continuer la lecture

L’Arcom prépare les esprits à la fusion de TF1 et M6

En fait. Le 24 avril, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a lancé – jusqu’au 15 juin 2026 – une consultation publique sur « l’avenir de la TNT et du média télévisuel ». En creux, la vente de M6 à TF1 – ou à CMA Media – suppose des « évolutions » réglementaires.

En clair. « Les questions posées concernent […] les évolutions possibles du cadre de la régulation de façon à permettre aux acteurs audiovisuels nationaux de faire face à la concurrence », indique notamment l’Arcom dans sa consultation publique – jusqu’au 15 juin 2026 (1) – sur « l’avenir de la TNT et du média télévisuel ».
Au-delà du sort des fréquences de la TNT (2), le régulateur de l’audiovisuel n’exclut pas de faire évoluer le cadre réglementaire pour « préserver le secteur audiovisuel, en permettant aux groupes industriels de faire face à une concurrence accrue », en particulier « la concurrence d’acteurs étrangers qui ne sont pas soumis aux mêmes règles » – comprenez les Netflix, les Amazon Prime Video et autres Disney+. Or, rappelle l’Arcom, « la tentative de rapprochement entre les groupes TF1 et M6, en 2022, répondait à [l’]objectif de créer une entité susceptible de rivaliser avec les acteurs mondiaux du numérique ». Mais l’Autorité de la concurrence (ADLC) avait vu dans ce projet de concentration horizontale d’importants risques concurrentiels dans la publicité télévisuelle et la distribution de services de télévision. Autre obstacle à la fusion (suite) TF1-M6 : la loi du 30 septembre 1986, aux règles anti-concentration strictes (limites des 49 % du capital et du nombre de chaînes de la TNT). Mais le 11 février 2026, le président de l’ADLC, Benoît Cœuré avait lancé lors du « colloque sur l’avenir de l’audiovisuel français » au Sénat : « Beaucoup de choses ont changé », en se disant prêt à étudier un nouveau projet de fusion qui lui sera présenté. Bertelsmann – maison mère de M6 – a relancé la vente auprès des candidats TF1 et CMA Media, sans devoir attendre l’échéance réglementaire de mai 2028.
Pour l’Arcom, « la diversité de[s] cadres de régulation, qui ne sont pas nécessairement toujours adaptés aux évolutions du secteur, conduit à des asymétries réglementaires […] qui invitent à procéder à des évolutions ». De quoi aussi ravir le lobby La Filière audiovisuelle (LaFA), association cofondée le 29 avril 2025 par les groupes privés TF1 et M6 avec le groupe public France Télévisions, qui plaide pour des acteurs forts face aux Gafam et au nom de « l’exception culturelle française au défi du XXIe siècle » – titre de son livre blanc publié mi-2025 (3). Quant à l’Arcom, elle publiera au premier semestre 2027 son propre livre blanc issu de la consultation publique. @

Streaming musical : les actions de groupe contre Apple dans plusieurs pays européens avancent

Selon nos informations, la première audience de l’action de groupe lancée par la CLCV contre Apple aura lieu le 20 mai 2026 au tribunal judiciaire de Paris. D’autres organisations de consommateurs en Europe (Italie, Belgique, Espagne et Portugal) demandent aussi des dommages et intérêts.

L’association de consommateurs CLCV (Consommation, Logement et Cadre de Vie) a assigné Apple devant le tribunal judiciaire de Paris. Le dépôt de son action de groupe (l’équivalent d’une class action dans le droit anglo-saxon) est intervenu le 7 novembre 2025. Elle reproche à la marque à la pomme d’avoir répercuté sa commission – 30 % la première année, puis 15 % – sur les prix payés par les consommateurs français, entraînant un surcoût estimé de 1 à 3 euros par mois, ainsi qu’un préjudice moral (manque d’information loyale et restriction du choix).

Apple a déjà écopé d’une amende en 2024
Selon les informations de Edition Multimédi@, la première audience – appelée « audience d’orientation » – aura lieu le 20 mai 2026 au tribunal judiciaire de Paris. L’action de groupe de la CLCV, nouvellement présidée par Eric Adachowsky (photo), porte sur les commissions prélevées par Apple sur les abonnements aux services de streaming musical – Spotify, Deezer, YouTube Music, Tidal et Qobuz – souscrits via l’App Store entre 2011 et 2025 depuis un iPhone ou un iPad. Ce qui a rendu les abonnements musicaux plus chers que s’ils avaient été achetés directement sur ces plateformes numériques.
L’objectif est d’obtenir une indemnisation collective pour tous les consommateurs concernés. La procédure est toujours en cours devant le tribunal judiciaire de Paris et l’appel à témoignages des consommateurs éligibles reste actif sur le site web de la CLCV, laquelle s’est en fait inspirée – nous le verrons – de l’action collective lancée plus d’un an plus tôt par l’association luxembourgeoise Euroconsumers. « Ce surcoût s’explique par des commissions imposées par Apple et de l’interdiction faite aux éditeurs d’informer les consommateurs de l’existence de ces offres moins chères. Une privation d’information, empêchant les consommateurs de connaître les tarifs réellement disponibles et ainsi de faire un choix éclairé. Nous cherchons à identifier les consommateurs concernés entre 2011 et 2025 », précise l’association de protection des consommateurs dans son appel à témoignages lancé le 24 novembre 2025. « Vous pensez avoir été lésé ? Partagez votre témoignage ! Votre expérience nous aidera à défendre les droits des consommateurs et à obtenir réparation pour tous. Adressez-nous votre témoignage à l’adresse streaming@clcv.org », indique-t-elle (1). De son côté, Apple (suite) avait fait savoir le même jour – par la voix d’un porte-parole réagissant auprès de l’Agence France-Presse que « cette action en justice est sans fondement » et que « le marché européen de la musique numérique est prospère et concurrentiel, et les consommateurs ont plus de choix que jamais en matière de services de streaming musical ». La firme de Cupertino, dont le siège européen – Apple Europe Inc. – est basée à Paris mais le cœur opérationnel européen Apple Distribution International à Cork en Irlande, a par ailleurs formé un recours en appel – devant le tribunal de l’Union européenne (au Luxembourg), le 16 mai 2024 – contre la sanction prononcée par la Commission européenne qui, le 4 mars 2024, lui avait infligé une amende de plus de 1,8 milliard d’euros en raison de ses pratiques abusives dans son App Store, là aussi sur le marché du streaming musical. Les fournisseurs de services de musique en streaming – Spotify en tête, à l’origine des plaintes – se voyaient imposés des dispositions interdisant l’orientation des utilisateurs vers leurs meilleurs offres tarifaires – une pratique illégale dite anti-steering (voir graphique ci-dessous). La firme de Cupertino (Apple Inc.) et sa filiale irlandaise Apple Distribution International Ltd ont demandé d’« annuler en tout ou partie » de la décision de la Commission européenne « et/ou annuler l’amende infligée ou en réduire le montant » (2).
A l’appui de son recours, Apple invoque cinq moyens : la définition du marché et la position dominante sont erronées ; le caractère abusif des dispositions des requérantes interdisant l’orientation des utilisateurs (« anti-steering provisions ») est erroné ; le calcul du montant de l’amende est erroné ; la décision impose une mesure disproportionnée et non motivée ; la décision viole les droits de la défense.

Après l’amende, des dommages-intérêts
Dans sa communication du 4 mars 2024, la Commission européenne avait tenu à préciser que les 1,8 milliard d’euros d’amende infligés à Apple n’étaient pas une fin en soi et que cette affaire n’était pas close pour autant : « Toute personne ou entreprise lésée par des pratiques anticoncurrentielles telles que celles décrites dans cette affaire peut saisir les juridictions des Etats membres pour réclamer des dommages et intérêts. […] Même si la Commission [européenne] a infligé une amende à la société concernée, des dommages et intérêts peuvent être accordés par les juridictions nationales sans que le montant en soit réduit en raison de l’amende infligée par la Commission » (3). Quand bien même Apple ait fait appel de cette décision du 4 mars 2024 et de ses 1,8 milliard euros d’amende. C’est sur cette base que la CLCV en France a lancé son action de groupe, soit plus d’un an après l’action collective lancée par l’association Euroconsumers, implantée au Luxembourg et à Bruxelles.

Plusieurs actions collectives en Europe
« Euroconsumers s’oppose au jeu déloyal d’Apple et lance un recours collectif pour récupérer ces frais excessifs pour les consommateurs, avait lancé dès le 12 septembre 2024 Euroconsumers qui représente cinq organisations nationales de consommateurs (en Italie, en Belgique, en Espagne, au Portugal et au Brésil). Apple n’a pas joué franc jeu. En tant qu’acteur technologique, Apple a abusé de son pouvoir pour imposer jusqu’à 30 % de frais supplémentaires sur des services de streaming musical non-Apple comme Spotify, Deezer, YouTube Music, SoundCloud, Amazon Music, Tidal et Qobuz via son Apple App Store. Cela a conduit à des prix plus élevés pour les consommateurs et à une concurrence déloyale » (4).
Regroupant en Europe Test-Achats/Test-Ankoop en Belgique, Altroconsumo en Italie, OCU en Espagne et Deco Proteste au Portugal, l’association luxembourgeoise Euroconsumers – dirigée par Antonio Balhanas (photo ci-dessus) – entend récupérer environ 62 à 67 millions d’euros pour plus de 500 000 consommateurs dans ces quatre pays. Les actions collectives ont été formellement introduites en justice au cours de 2025 (de février à juin).
En Belgique (Test-Achats), le tribunal a fixé les plaidoiries sur la recevabilité au 14 septembre 2026. Si la recevabilité est admise, la procédure passera ensuite au fond de l’affaire – probablement en 2026-2027 ou plus tard. « Nous demandons que les plus de 55 000 utilisateurs belges d’iPhone et d’iPad qui, depuis juin 2014, ont surpayé leurs abonnements de streaming, soient remboursés des frais supplémentaires injustement facturés », explique TestAchats, qui totalise à mi-février 2026 près de 1.300 consommateurs ayant déjà rejoint son action collective en Belgique (5).
En Espagne, cette fois, le tribunal de commerce de Madrid a rejeté le 1er avril 2025 une exception d’incompétence soulevée par Apple, confirmant que le tribunal pouvait traiter le recours collectif intenté deux mois plus tôt par l’Organisation des consommateurs et des utilisateurs (OCU). « Cette déloyauté [d’Apple] envers les utilisateurs ne peut être tolérée et cette action collective vise non seulement à indemniser les utilisateurs pour les dommages qu’ils ont subis, mais aussi à lutter pour que les consommateurs puissent bénéficier de services numériques équitables et sans abus » (6).
Que cela soit en France, en Belgique, en Espagne ou encore au Portugal, les associations de consommateurs fondent leurs actions collectives sur la condamnation d’Apple en 2024 au niveau européen – l’affaire « AT.40437 » (7). La firme de Cupertino – que dirige Tim Cook jusqu’au 1er septembre 2026 avant de passer le relais à John Ternus – a été mise à l’amende par la Commission européenne pour « pratiques illégales » au regard des règles de l’Union européenne en matière de pratiques anticoncurrentielles. Le Traité sur le fonctionnement de l’UE (TFUE) et l’Accord sur l’espace économique européen (AEEE) interdisent les abus de position dominante. A noter que, conformément à l’accord sur le Brexit, la Commission européenne reste compétente au Royaume-Uni pour cette affaire, laquelle a été engagée avant la sortie de l’UE.

Dédommagement des utilisateurs facilité
« La jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne et le règlement [de 2002 sur la mise en œuvre des règles de concurrence, ndlr] confirment que, dans les affaires portées devant les juridictions nationales, une décision de la Commission [européenne] constitue une preuve contraignante de l’existence et du caractère illicite des pratiques en cause », précise l’exécutif européen dans sa décision « Anti-steering » contre Apple (8). Il est en outre précisé que la directive européenne concernant les actions en dommages et intérêts du fait des pratiques anticoncurrentielles (9) facilite l’obtention de dommages et intérêts par les victimes de pratiques anticoncurrentielles (10). @

Charles de Laubier

La licorne française Mistral AI demande des subventions à l’Union européenne, via des fonds et marchés publics

Petit poucet de l’IA face aux mastodontes américains OpenAI ou Anthropic, la licorne française Mistral AI appelle la Commission européenne – livre blanc à l’appui, présenté à Bruxelles par son PDG Arthur Mensch – à mobiliser plus d’investissements publics pour assurer la souveraineté IA de l’Europe et de ses acteurs.

Mistral AI, cofondée par son PDG Arthur Mensch (photo), est en quête de fonds et de subventions publics. Alors que la Commission européenne prévoit de présenter le 27 mai 2026 – et non le 15 avril comme envisagé après un premier report (1) – son paquet sur la souveraineté technologique (« Tech Sovereignty Package »), la licorne française spécialisée en intelligence artificielle fait du lobbying à Bruxelles et de l’appel du pied à la Commission européenne et au Parlement européen pour que plus d’investissements publics soient fléchés vers les acteurs de l’IA et les centres de données dans les Vingt-sept.
Avec l’équipe des affaires publiques de Mistral AI, dont Audrey Herblin-Stoop (responsable des affaires publiques), Arthur Mensch a présenté à Bruxelles son livre blanc intitulé « European AI: A Playbook to Own It » (« IA européenne : un guide pour la maîtriser »). Cette présentation rondement menée s’est faite dans le cadre d’une conférence organisée le 7 avril 2026 par la licorne française elle-même devant un auditoire de décideurs politiques (2) à Bruxelles et d’eurodéputés comme Brando Benefei ou Sergey Lagodinsky. Le PDG de Mistral IA s’active depuis plusieurs mois pour prôner la souveraineté IA en Europe, allant jusqu’à suggérer – dans une interview au Financial Times le 20 mars 2026 (3) – la création d’une licence légale sous forme de « taxe sur le contenu » (4) pour que les systèmes d’IA puissent utiliser, en toute « sécurité juridique », des contenus protégés par le droit d’auteur.

Arthur Mensch tire la sonnette d’alarme
Arthur Mensch se veut d’emblée alarmiste : « L’Europe est confrontée à un fossé technologique croissant, ce qui rend ses citoyens, ses entreprises et ses gouvernements de plus en plus dépendants de la domination étrangère. Le coût est élevé : une voix diminuée sur la scène mondiale, un contrôle réduit sur l’avenir européen et une vulnérabilité aux menaces numériques. Sans action, nous risquons des menaces de surveillance, un déclin économique, une faiblesse stratégique et même l’érosion de nos libertés démocratiques », écrit-il en (suite) préambule de son livre blanc, voulu comme un manuel pratique et non théorique – un « playbook » signale son titre, autrement dit un manuel de jeu. Le PDG très en vue en appelle donc à l’Union européenne pour qu’elle donne aux acteurs comme Mistral AI les moyens – notamment financiers – de rester dans la course mondiale effrénée de l’IA.

Subvention, fonds publics, crédit d’impôt
« La concurrence des Etats-Unis et de la Chine est féroce, poursuit le jeune PDG (33 ans), polytechnicien et ancien de chez Google DeepMind, mais l’Europe n’est pas seulement un marché à dominer, c’est une centrale d’innovation, de créativité et de résilience. La question n’est pas de savoir si nous pouvons rivaliser, mais comment nous allons nous montrer à la hauteur. L’IA peut être l’outil qui garantit notre autonomie, renforce nos secteurs stratégiques, accroît notre richesse économique et amplifie notre influence mondiale ».
Alors que Mistra AI devrait dépasser en 2026 la barre des 1 milliard d’euros (à 1,2 milliard de dollars) de chiffre d’affaires, selon les prévisions annoncées par Arthur Mensch lui-même au dernier Forum de Davos en janvier 2026, la licorne ne pèse pas lourd face aux 30 milliards de dollars de revenu sur un an atteints par l’américain Anthropic (éditeur de l’IA générative Claude), dépassant les 25 milliards de dollars d’OpenAI (jusqu’à alors numéro un avec ChatGPT). Le petit poucet français de l’IA (700 salariés) fait encore petit jeu dans le monde impitoyable des systèmes d’IA, malgré les marques de soutien multiples de la part du gouvernement français et du président de la République, Emmanuel Macron, presque VRP de Mistral AI (5). Ses revenus sont encore modestes par rapport aux capitaux engloutis. Depuis sa création, le 28 avril 2023 (il y a trois ans seulement), la start-up devenue licorne dès fin 2023 (société non cotée en Bourse dont la valorisation dépasse le milliard d’euros) a levé un total cumulé d’environ 3 milliards de dollars – répartis à 75 % en capital-risque/actions et 25 % en dette.
Certes, cela fait de Mistral AI la jeune pousse la mieux financée d’Europe, y compris en tenant compte des quelque 1,5 milliard de dollars que lui a apportés en septembre 2025 le fabricant néerlandais ASML (leader mondial des machines lithographiques pour semi-conducteurs), mais cela reste mineur à l’échelle mondiale : ne serait-ce que par rapport aux 170 milliards de dollars environ levés par OpenAI (depuis 2015) et aux près de 70 milliards de dollars d’Anthropic (depuis 2021). Les fonds disponibles ne suffisent plus en Europe, laquelle ne représente que 5 % des fonds de capital-risque, 52 % pour les Etats-Unis et 40 % pour la Chine, selon le rapport Draghi de 2024 sur l’avenir de la compétitivité européenne (6). Il faut donc trouver de l’argent ailleurs, afin de garantir la pérennité des start-up et des licornes de l’IA européenne. « Nous devons stimuler la demande d’IA locale, sécuriser les secteurs stratégiques et donner plus de pouvoir aux acteurs européens. Contrôler notre IA et notre infrastructure n’est pas facultatif, c’est la seule façon de gagner la course à l’IA. Le moment est donc venu d’agir : développer notre vivier de talents et ramener nos meilleurs esprits en Europe, développer nos entreprises innovantes dans les 27 Etats membres, et transformer notre diversité en un avantage concurrentiel en comprimant les connaissances et en développant une IA qui reflète la complexité du monde », plaide Arthur Mensch dans son guide à l’attention des policymakers européens. Car si le continent européen a fait des progrès significatifs dans la recherche et la réglementation de l’IA, il n’en va pas de même de son infrastructure : « La colonne vertébrale du développement de l’IA reste un point faible », pointe le livre blanc.
Parmi les 22 mesures concrètes qu’il propose pour accélérer dans cette voie, beaucoup visent les fonds publics – notamment sous forme de subventions, à mobiliser avec des capitaux privés – et les marchés publics :
Créer un label EuVeCa IA [EuVeCa faisant référence au label existant « European Venture Capital Funds » institué en 2013 (7)] en faveur des investissements dans des entreprises d’IA et de deep-tech. Ce label accorde aux fonds un accès préférentiel aux programmes de co-investissement publics (Fonds européen d’investissement, Horizon Europe, …).
Mettre en place un mécanisme de préférence européenne ciblée dans les marchés publics pour les secteurs stratégiques, en utilisant les dépenses publiques pour renforcer autonomie technologique, sécurité économique et compétitivité industrielle.
Les modèles d’IA modernes exigeant des puissances de 100 kW par rack ou plus, seules les infrastructures capables de supporter « l’IA de frontière » (Frontier AI, appelée en français « IA de pointe ») doivent être éligibles au soutien public.
Créer un réseau paneuropéen d’instituts de recherche en IA appliquée qui collaboreront avec des entreprises de toutes tailles dans le cadre de contrats de R&D sur des projets d’IA pertinents pour l’industrie.

De l’IA européenne dans les institutions
Les marchés publics doivent imposer des solutions d’IA européennes dans les contrats gouvernementaux, en veillant à ce que même les plus petites entreprises puissent acquérir de l’IA grâce à des subventions et au crédit d’impôt.
Les institutions de l’UE doivent montrer l’exemple et allouer au moins 20 millions d’euros par an pour le développement et le déploiement en interne d’outils européens d’IA.
Reste à savoir si la Commission européenne fera sienne ces recommandations dans son prochain « paquet de souveraineté technologique ». @

Charles de Laubier

Navigateurs et IA : Microsoft viole-t-il le DMA ?

En fait. Le 9 avril, Linda Griffin, chargée des affaires publiques mondiales de Mozilla, éditeur du navigateur Firefox, a accusé Microsoft de pratiques anticoncurrentielles sur le marché des navigateurs web et de l’intelligence artificielle. Et pour la Browser Choice Alliance, il y a violation du DMA.

En clair. « Microsoft a récemment annoncé qu’il retirait Copilot de plusieurs de ses applications Windows essentielles – Photos, Notepad [bloc-notes, ndlr], Snipping Tool [outil de capture d’écran, ndlr] et les widgets. Revenir sur ces intégrations forcées d’IA est la bonne décision, mais ce n’est que l’exemple le plus récent de Microsoft allant trop loin sans le consentement des utilisateurs », a pointé Linda Griffin, chargée des affaires publiques de Mozilla, éditeur du navigateur Firefox, dans un blog daté du 9 avril 2026. Microsoft a en effet annoncé, le 20 mars, qu’il « réduis[ait] les points d’entrée inutiles de Copilot, en commençant par des applications comme Snipping Tool, Photos, Widgets et Notepad » (1). C’est une manière de moins favoriser son IA générative Copilot dans son écosystème dominant Windows, même si d’autres logiciels intégrés (Paint, File Explorer, Clipchamp, Outlook ou encore Teams) continue à la mettre en avant.
La firme de Redmond (Etat de Washington), dont le siège européen est à Dublin en Irlande, donnerait-il des gages aux autorités antitrust en Europe qu’elle ne s’y prendrait pas autrement. Microsoft se sait (suite) sous surveillance de la Commission européenne qui examine son dernier volumineux rapport (434 pages) de conformité au DMA déposé le 6 mars (2). Il s’agit notamment de savoir si Microsoft abuse de la position dominante de Windows pour imposer non seulement son IA Copilot mais aussi son navigateur Edge.
En dehors de l’UE, Microsoft est aussi dans le collimateur de l’autorité antitrust britannique : la Competition and Markets Authority (CMA) a annoncé le 31 mars une enquête sur « l’état du marché dans l’écosystème de Microsoft » (3) (jusque dans le cloud Azure). La Browser Choice Alliance, un collectif de navigateurs alternatifs (dont ne fait pas partie Mozilla/Firefox), s’en est félicitée en dénonçant les « tentatives de longue date de Microsoft de saper le choix des clients, au détriment des navigateurs alternatifs » – mentionnant Wavebox et Waterfox au Royaume-Uni (4). De son côté, Linda Griffin (Mozilla) a fait remarquer, sur LinkedIn le 1er avril (5), que « les écrans de choix des navigateurs introduits depuis le DMA ont entraîné une augmentation de 100 % des utilisateurs de Firefox sur iOS en Europe – preuve que les utilisateurs exercent leur droit de choisir lorsqu’on leur en accorde un ». @