Près de 20 ans après la fin de son monopole, la Sacem — 175 ans — gagne en lisibilité et transparence

La Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), qui fête ses 175 ans, a publié le 5 mai 2026 son rapport 2025 : 1,7 milliard de collectes de droits d’auteur, dont 42,8 % provenant du numérique. Mais cet ancien monopole (aboli il y a près de 20 ans) est poussé à être plus transparent.

Près de six mois après les critiques sur la lisibilité et la transparence de ses rapports annuels, formulées par la Commission de contrôle des organismes de gestion des droits d’auteur et des droits voisins – placée auprès de la Cour des comptes –, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem) a publié son rapport 2025 le 5 mai 2026.
Cette vieille société de gestion collective des droits d’auteurs – fondée le 28 février 1851 et dirigée depuis le 22 octobre 2021 par Cécile Rap-Veber (photo), première femme à en être directrice générale-gérante – fait des efforts cette année sur la présentation de ses résultats financiers et ses engagements de transparence. Car cet ancien monopole des droits d’auteur en France – situation à laquelle la Commission européenne a mis un terme le 16 juillet 2008 (1), en condamnant la Sacem et ses homologues dans d’autres Etats membres pour entente illicite dans l’affaire dite « Cisac » (2) – ne brillait pas jusqu’à présent par la lisibilité de ses comptes ni par l’accessibilité de ses informations financières, censées être pourtant compréhensibles par l’ensemble de ses sociétaires (251.000 membres à ce jour).

Rapport annuel « trop peu lisible » (2024)
Mais cette fois, pour son exercice de 2025 et pour la première fois, la maison ronde de Neuilly-sur-Seine (où se situe son siège depuis la fin des années 1970) a amélioré sa présentation annuelle (3) en suivant plus ou moins les recommandations faites le 25 novembre 2025 par la Commission de contrôle rattachée à la Cour des comptes. Créée il y a 10 ans par la loi dite « Création », ou « LCAP » (4), cette Commission – parfois désignée par son sigle CCOGDA – contrôle chaque année les comptes des sociétés de gestion collective des droits d’auteurs basées en France (Sacem, SCPP, Adami, Spedidam, Sofia, SAIF, SCPA et SAI). Dans son dernier rapport en date publié il y a moins de six mois, l’autorité administrative indépendante du Palais Cambon (siège historique de la Cour des comptes) épingle la Sacem sur « le caractère brut et non analytique [de son] rapport de transparence [sur l’année 2024, publié il y a un an, le 13 mai 2025, ndlr], en conséquence trop peu lisible », qui Continuer la lecture

Le Festival de Cannes veut faire « le lien entre le cinéma traditionnel et l’économie des créateurs »

Sur les douze jours que dure le 79e Festival de Cannes (12-23 mai 2026), le « Sommet de l’économie des créateurs » (Creator Economy Summit) ne dure qu’une demi-journée : le dimanche 17 mai au matin (conférences et tables rondes). Mais il a le mérite d’exister pour la première fois sur la Croissette.

Prenez comme participants YouTube, Meta Platforms (Facebook, Instagram, WhatsApp), Amazon Prime Video, le producteur et distributeur français de contenus audiovisuels Banijay, la société américaine Scalable spécialisée dans « le business de l’économie des créateurs », mais aussi le producteur indépendant français Vertigo Films, le producteur et exploitant français de cinéma Mk2, le tout en collaboration avec les studios français Abel qui accompagnent les créateurs : vous obtenez « le tout nouveau forum qui fait le lien entre le cinéma traditionnel et l’économie des créateurs ».

YouTube, Meta, Amazon, Abel, Banijay, Mk2
Et ce Creator Economy Summit (« Sommet de l’économie des créateurs »), qui vient d’être créé par le Festival de Cannes au sein de son Marché du Film, s’est tenu pour la première fois sur la Croisette le dimanche 17 mai 2026. « L’”économie des créateurs” – l’écosystème croissant de créateurs de contenu numérique qui construisent de larges audiences via des plateformes telles qu’Instagram, YouTube et TikTok – est en train de transformer rapidement la manière dont les histoires sont développées, financées et distribuées, à mesure que ces créateurs s’étendent à la narration longue durée et à la production cinématographique », justifie l’Association française du Festival international du film (AFFIF) qui organise l’événement du 7e Art à Cannes.
Organisé par le Marché du Film, sous la houlette de son directeur délégué Guillaume Esmiol (photo), cette première rencontre entre deux mondes très différents – les cinéastes et les influenceurs – n’a duré que la matinée du dimanche 17 mai 2026, mais elle a permis d’exposer à travers des conférences et tables-rondes les principaux enjeux qui se présentent. « De la distribution à la production, en passant par l’écriture, la gestion des talents et le financement, le cinéma traditionnel est redéfini par l’évolution du marché. Et si l’économie des créateurs était (suite) la transformation la plus restructurante des années à venir ? », s’est interrogé Guillaume Esmiol avec Serge Hayat et Martin Decas, cofondateurs d’Abel Studios, dont l’ambition est de « structurer le marché des créateurs ». Créée en février 2025 pour « propulser les carrières de talents à fort potentiel », cette société parisienne revendique un savoir-faire issu du cinéma. Serge Hayat est connu pour être le cofondateur du producteur et distributeur Federation Entertainment de contenus tels que « Le Bureau des Légendes » ou « Marseille », et cofondateur de la Sofica Cinémage. Abel Studios produit et finance séries, films, documentaires, flux et podcasts. De leurs côtés, Thomas Dubois, responsable en France d’Amazon MGM Studios, Alexia Laroche-Joubert, PDG de Banijay France, et l’influenceur et créateur numérique français Bach Buquen ont répondu à la question : « La chaîne de valeur traditionnelle est-elle en train d’être redéfinie à l’ère des nouveaux talents ? ». Ils ont démontré cette « nouvelle dynamique entre diffuseurs, producteurs et créateurs » avec le film original « Prime Tempête », bientôt disponible sur Amazon Prime Video, qu’ils ont créé ensemble. Quant à la plateforme YouTube, filiale de Google, elle a pu témoigner – par l’intervention de sa vice-présidente Angela Courtin, en charge du marketing de marque, de la création, de la culture et de média – sur son partenariat avec le producteur et exploitant de cinéma Mk2. « En 2026, le créateur Markiplier a rapporté plus de 50 millions de dollars au boxoffice avec “Iron Lung”, un film qu’il a écrit, réalisé, dans lequel il a joué, et qu’il a autoproduit et auto-distribué. En France, l’année précédente, le “Kaizen” d’Inoxtag [l’ascension de l’Everest, ndlr] avait bouleversé le modèle de diffusion d’événements en salles », a relaté Elisha Karmitz, PDG de Mk2, qui a projeté en France les deux films dans ses salles dans le cadre de son partenariat « YouTube CinéClub par mk2 » (1).
La cinéaste Enora Hope, elle, réalise des courts métrages et les publie sur YouTube où elle compte près de 500 000 abonnés. Française, elle est lauréate du Prix du Public au Festival du Film Nikon 2025 avec « The Last Wave ».

Creator Economy : 250 Mds de $ en 2026
Le groupe Meta Platforms n’est pas en reste, avec l’ambition de « construire des ponts entre l’économie des créateurs et l’industrie cinématographique ». Sa directrice des partenariats créateurs et médias, Louise Holmes, a fait valoir sur la Croisette le fait que de nombreux créateurs utilisent Facebook et Instagram, « notamment grâce aux partenariats et à la facilité de distribution des UserGenerated Content (UGC) ». Aucun Gafam ni Big Tech ne peuvent ignorer la Creator Economy (2), qui, dans le monde selon SharkPlatform (3), devrait dépasser les 250 milliards de dollars de revenus en 2026. @

Charles de Laubier

Vérification de l’âge dans l’UE : la Commission européenne n’harmonise qu’à moitié le problème

La Commission européenne a adopté le 29 avril 2026 une recommandation sur « un cadre commun pour les technologies de vérification de l’âge à l’échelle de l’UE ». Mais elle n’harmonise pas les législations nationales sur l’âge de la « majorité numérique » (13 à 18 ans) ni les contenus indésirables.

Le marché unique numérique s’arrête là où commencent la « majorité numérique » et les « contenus indésirables ». La recommandation « sur l’établissement d’un cadre commun pour les technologies de vérification de l’âge à l’échelle de l’UE », que la Commission européenne a adoptée le 29 avril 2026, vise à harmoniser les moyens techniques de la vérification de l’âge. Mais elle ne va pas jusqu’à harmoniser les législations nationales des Vingt-sept sur l’âge légal d’accès aux réseaux sociaux – qui continuera de varier de 13 à 18 ans selon les Etats membres – ni sur la nature des restrictions – notamment sur les contenus considérés « illégaux ou nocifs » (violence, terrorisme, pornographie) ou « restreints » (pornographie, jeux d’argent) ou « à risque de contact » (cyberharcèlement, pédo-piégeage).

Un « schéma directeur » (blueprint) ouvert
« Après avoir finalisé les travaux techniques sur la solution européenne de vérification de l’âge, elle est désormais prête à être personnalisée et déployée par les Etats membres. Pourquoi cette solution est-elle importante ? Parce que cela aidera à garantir que tout le monde ait le même accès en ligne, selon les règles nationales. Cela permettra à chacun de continuer à naviguer sur Internet en toute confidentialité, tout en garantissant que les enfants n’aient pas accès à des contenus qui ne leur sont pas destinés », a expliqué Henna Virkkunen (photo), vice-présidente de la Commission européenne, en charge de à la souveraineté technologique, la sécurité et la démocratie.
Pour autant, il n’y aura pas de solution unique dans les Vingt-sept pour que l’utilisateur puisse prouver qu’il a plus de 13, 15, 16 ou 18 ans et sans avoir à révéler son identité pour préserver sa vie privée, tout en protégeant ses données. L’exécutif européen parle de « blueprint », que l’on peut traduire en français par « schéma directeur », ou « plan de conception », et qui occupe une place centrale dans cette recommandation du 29 avril 2026. L’objectif est que : (suite) tous les citoyens de l’UE aient la garantie d’accéder à des technologies de preuve de l’âge respectueuses de la vie privée d’ici la fin de 2026 ; les Etats membres facilitent le déploiement de solutions basées sur le blueprint européen et soutiennent l’établissement du système de vérification de l’âge de l’UE ; une gouvernance soit définie pour des solutions disponibles de manière autonome, ou intégrées aux portefeuilles d’identité numérique. Le « cadre commun pour les technologies de vérification de l’âge à l’échelle de l’UE » – l’intitulé de la recommandation d’une douzaine de pages (1) – ne veut donc pas dire que les Européens auront tous accès à la même solution de vérification de l’âge, loin s’en faut. En effet, le blueprint désigne seulement le « schéma de vérification de l’âge » dans le marché unique numérique – mais pas d’outil unique. La Commission européenne indique dans sa recommandation qu’il s’agit d’« une spécification […] comprenant l’architecture technique, protocoles, interfaces et mise en œuvre de référence open-source ».
Ainsi, lorsqu’il est question de « solution de vérification de l’âge dans l’UE » (EU Age Verification Solution), cela désigne « toute application ou tout service mettant en œuvre le système de vérification de l’âge de l’UE, qu’il soit fourni par la Commission [européenne], par un Etat membre ou par toute autre entité publique ou privée, et qu’il soit proposé en tant qu’application autonome ou intégré dans un portefeuille d’identité numérique européen [European Digital Identity Wallet, ndlr (2)], qui permet aux utilisateurs de prouver qu’ils respectent un seuil d’âge donné ». Les outils de vérification d’âge proposés dans les Vingt-sept pourraient être nombreux et différents, quand bien même ils respecteraient le blueprint édicté par Bruxelles. Dans sa recommandation, la Commission européenne assure néanmoins qu’elle « facilite le développement, au sein des Etats membres, de solutions européennes de vérification de l’âge qui soient harmonisées, robustes, cybersécurisées et respectueuses de la vie privée ainsi que de la protection des données », et que « ces solutions s’appuient sur un schéma directeur (blueprint), composé de spécifications techniques alignées sur celles des portefeuilles européens d’identité numérique, ainsi que sur une application mobile en code source ouvert (open-source) pouvant être adaptée aux contextes nationaux » (3).

L’appli blueprint, par Scytáles et T-Systems
Au-delà du schéma directeur blueprint, la conception et le développement de son application de référence (ou EU Age Verification App) ont été confiés contractuellement aux sociétés suédoise Scytáles et allemande T-Systems (consortium T-Scy), à l’issu d’un appel d’offres de la DG Cnect qui s’est déroulé entre octobre et novembre 2024 (4). Montant estimé du contrat remporté par T-Scy : 4 millions d’euros (5). Le modèle blueprint étant publié en open source, accompagné des spécifications techniques (6), les Etats membres mais aussi les acteurs privés ou publics du marché puissent « l’utiliser et le développer davantage pour élaborer des solutions de vérification de l’âge adaptées à leurs besoins ». L’application « blueprint/T-Scy » sert ainsi de solution en marque blanche (white label). Un avantage de la publication en open source du plan directeur est que, selon la Commission européenne, cela « garantit l’examen public et minutieux du code, et contribue à la transparence et à la confiance ».

Pas de tracking d’identité : c’est promis
La Commission européenne indique en outre qu’elle « travaille en étroite collaboration avec les Etats membres, les plateformes en ligne et les utilisateurs finaux », étant précisé que plusieurs Etats membres prévoient de publier une fonctionnalité de vérification de l’âge (proof-of-age) dans le cadre de leurs portefeuilles d’identité numérique européens. L’exécutif européen promet en outre que « les solutions de vérification de l’âge de l’UE utiliseront une technologie de pointe et empêcheront le suivi des identités ». Donc, pas d’identity tracking, si l’on en croit la recommandation qui est formelle : « Les solutions de vérification de l’âge de l’UE servent uniquement à confirmer qu’un utilisateur a plus d’un certain âge, sans révéler aucune autre information sur l’utilisateur au fournisseur de preuve de confiance ou au service de la société de l’information. L’identité et l’activité en ligne de l’utilisateur seront protégées contre toute divulgation tout au long du processus » (7).
Pour que cela fonctionne, il faut, d’une part, l’application de vérification de l’âge développée par un éditeur, et, d’autre part, l’attestation de preuve de l’âge délivrée par les fournisseurs de confiance. Il s’agit donc de deux rôles distincts dans l’écosystème mis en place par la Commission européenne, même si une même entité peut parfois cumuler les deux fonctions. « Une liste de fournisseurs de confiance d’attestations de preuve de l’âge au niveau de l’UE sera consultable par les fournisseurs de plateformes en ligne et les autres parties concernées afin de vérifier que l’attestation de preuve de l’âge d’un utilisateur a été délivrée par un fournisseur figurant sur la liste. Une liste de l’UE consacrée aux solutions de confiance remplit une fonction complémentaire en permettant d’identifier les solutions de vérification de l’âge reconnues comme étant conformes au système européen de vérification de l’âge (EU Age Verification Scheme) », explique la recommandation (8). Les fournisseurs de solutions de vérification de l’âge et ceux des attestations de preuve de l’âge devraient donc prendre des mesures techniques, opérationnelles et organisationnelles appropriées et proportionnées – conformément aux « mesures de gestion des risques en matière de cybersécurité » prévue par la directive européenne « Niveau élevé commun de cybersécurité dans l’UE » de 2022 (9), dite « Cybersecurity ».
Pour être inscrits sur cette liste (10) mise à jour par la Commission européenne, les sociétés ou organismes fournisseurs – de preuves d’attestation d’âge et/ou de solutions de vérification de l’âge – devront respecter deux règlements et une directive, sous peine d’en être radiés : le règlement « eIDAS » de 2014 sur « l’identification électronique et les services de confiance pour les transactions électroniques au sein du marché intérieur » (11) ; le règlement « eUDI » de 2025 sur « les normes de référence, les spécifications et les procédures applicables à la gestion des risques liés à la fourniture des services de confiance non qualifiés » (12) ; la directive « NIS 2 » (ou « SRI 2 ») de 2022 sur « des mesures destinées à assurer un niveau élevé commun de cybersécurité dans l’ensemble de l’UE » (13). Autrement dit : eIDAS garantit que la preuve est légale et reconnue partout ; eUDI garantit que la preuve est anonyme et technique ; NIS 2 garantit que le système est impossible à pirater. Le fournisseur candidat devra prouver qu’il coche ces trois cases simultanément.

Plan de mise en œuvre d’ici le 30 juin 2026
A défaut d’harmonisation sur le marché unique numérique, la vérification de l’âge est traitée dans l’UE comme un service régalien (fourni par l’Etat) ou certifié (fourni par des tiers audités). La France via son portail France Identité, l’Italie avec son système IT-Wallet, l’Autriche avec son ID Austria ou encore la Pologne via son application mObywatel sont parmi les Etats membres qui sont en phase d’adoption de leurs solutions locales basées sur « blueprint/T-Scy ». Les Vingt-sept ont jusqu’au 31 décembre 2026 pour proposer à leurs ressortissants un solution conforme pour vérifier leur âge. Auparavant, les Etats membres devront « soumettre un plan de mise en œuvre [différentes étapes du processus, communication publique, engagement avec les chercheurs et les représentants des organisations de la société civile] à la Commission européenne au plus tard le 30 juin 2026 ». @

Charles de Laubier

La Banque centrale européenne de Christine Lagarde veut l’euro numérique au plus vite, face aux cryptos

Arrivée fin 2019 à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE), après l’annonce choc du projet de cryptomonnaie Libra par Facebook (abandonné depuis), Christine Lagarde entend faire adopter rapidement l’euro numérique pour sauver la souveraineté monétaire de l’Europe à l’ère des cryptos et des x-pays.

L’ancienne ministre française Christine Lagarde (photo) est l’une des principales artisanes du futur euro numérique, mais elle n’est pas à l’origine des premières réflexions le concernant à la Banque centrale européenne (BCE) qu’elle préside depuis novembre 2019. Elle avait succédé à l’époque à Mario Draghi, sous l’autorité duquel Benoît Cœuré (1) – alors membre du directoire de la BCE et responsable des paiements – avait plaidé pour que les banques centrales en Europe explorent l’émission de monnaies numériques. Et ce, en réponse au défi majeur lancé en juin 2019 par Facebook avec son projet de cryptomonnaie Libra.
Depuis ce coup de semonce, l’Union européenne (UE) ne cesse de s’inquiéter du risque de perdre sa souveraineté monétaire face à la forte poussée des cryptomonnaies privées – qu’elles soient stablecoins (adossées à des devises internationales telles que le dollar ou l’euro) ou pas (volatiles) comme les bitcoins, ethers et autres solanas. Les banques centrales de l’Eurosystème – autorité monétaire de la zone euro également présidée par Christine Lagarde – entendent bien continuer à « battre monnaie » à l’ère du digital. Sous la houlette de la BCE, l’euro numérique pourrait être émis à partir de 2029 – soit dix ans après la nomination de Christine Lagarde à la tête de cette institution de l’UE basée à Francfort-sur-le-Main en Allemagne, mais son mandat de huit ans non renouvelable s’achèvera avant, en octobre 2027.

« Adopter rapidement le règlement européen »
La future devise digitale des vingt pays concernés s’inscrit donc dans la catégorie des monnaies numériques de banque centrale (MNBC), ou en anglais CBDC (Central Bank Digital Currency). « L’euro numérique sera un moyen de paiement numérique universellement accepté dans toute la zone euro. Il soutiendra également la concurrence et l’innovation dans l’écosystème des paiements. Il est donc essentiel d’adopter rapidement le règlement sur l’établissement de l’euro numérique », a pressé Christine Lagarde le 17 avril dernier, lors des Réunions de printemps (2) du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale (BM) – un rassemblement annuel qui se tient à Washington. La présidente de la BCE veut aller vite. Les Etats ne veulent pas perdre la main ni déstabiliser leur système monétaire face à la déferlante de la finance décentralisée (DeFi).

Face aux bitcoins, stablecoins et x-pays
Le Conseil de l’UE ayant adopté une position commune fin 2025, le Parlement européen – après avoir apporté le 10 février son « soutien à l’euro numérique, tout en préservant le rôle essentiel de l’argent liquide » (3) – est appelé à voter sans tarder. Or la commission des affaires économiques et monétaires (Econ) du Parlement européen devrait voter le 23 juin, à la suite d’un report de la date initiale du 5 mai. Lors d’un débat le 22 avril organisé par le Peterson Institute for International Economics (PIIE), Piero Cipollone (photo ci-contre), membre du conseil exécutif de la BCE et chef du groupe de travail sur l’euro numérique, a (suite) reconnu qu’une partie des eurodéputés est sceptique sur le projet de l’euro numérique – à commencer par le rapporteur du texte, l’Espagnol Fernando Navarrete Rojas (PPE) (4) –, mais il a insisté sur le fait que le travail doit se poursuivre (5). Certaines banques commerciales craignent que l’euro numérique ne conduise les banques centrales à les concurrencer.
Si la législation est adoptée cette année et les prestataires de paiement sélectionnés dans la foulée, un pilote – avec transactions réelles limitées – est prévu au second semestre 2027 pour une période de douze mois. Une émission est envisagée à partir de 2029, après approbation finale du Conseil des gouverneurs de la BCE. « L’euro numérique et la monnaie de banque centrale interbancaire tokenisée renforceront l’autonomie stratégique, la compétitivité et l’intégration financière de l’Europe, et stimuleront l’innovation dans le domaine des paiements. Il est donc essentiel d’adopter rapidement le règlement établissant l’euro numérique », avait insisté Christine Lagarde lors d’une conférence de presse de la BCE le 19 mars 2026 (6). Dans une interview au Wall Street Journal, publiée le 19 février 2026, elle avait même fait sienne le projet d’euro numérique : « Je pense donc que c’est, je l’espère, un héritage que je laisserai aussi », tout en assurant que « nous avons vraiment travaillé longtemps et durement sur notre monnaie de banque centrale numérique, tant au niveau de détail [retail level pour le grand public, ndlr], avec l’euro numérique qu’au niveau du gros [wholesale level pour les institutions et les gros acteurs, ndlr] ». Et la présidente de la BCE de préciser : « Ce sont les deux processus Pontes et Appia sur lesquels nous travaillons actuellement et qui nous permettront de procéder au règlement d’actifs et de dépôts tokenisés dans un format de technologie de registre distribué [Distributed Ledger Technology, dans le discours]. Nous travaillons donc dans ces deux directions, toutes deux dans l’euro numérique – où nous attendons que le Parlement européen vote enfin, enfin, sur le projet de loi » (7). Devant le Parlement européen en février 2026, où la présidente présentait le rapport annuel 2025 de la BCE, elle a qualifié l’euro numérique d’essentiel à la souveraineté monétaire de l’Europe et « comme un moyen de renforcer l’indépendance de l’Europe en matière de paiements ». Autrement dit : « Pas d’euro numérique signifie pas de souveraineté » (8), exhortant les eurodéputés à faire avancer la proposition législative.
Car le marché des paiements en euros se fragmente et réduit le rôle de la monnaie publique. L’euro numérique sera un « billet numérique », qui n’aura pas vocation à concurrencer des initiatives comme le portefeuille digital européen Wero (9) ou le groupement Cartes Bancaires, mais à leur être complémentaires dans la zone euro aux 350 millions d’habitants. L’euro numérique ne viserait pas non plus à concurrencer les réseaux de paiement américains Visa et Mastercard, lesquels, a rappelé Piero Cipollone, proposent des services de crédit, alors qu’« avec l’euro numérique, on parle de débit ». Reste que le digital euro sonne comme un outil européen de résilience et d’autonomie face à la domination des paiements non-européens : Visa, Mastercard, Big Tech/Gafam, stablecoins libellés en dollars. « Avec un seul portefeuille, les clients des banques pourront effectuer des paiements partout et les banques conserveront l’intégralité des frais d’échange sans avoir à dépendre des x-pays – solutions de paiement proposées par les grandes entreprises technologiques [Apple Pay, Google Pay ou Samsung Pay, ndlr] –, qui facturent souvent des frais importants aux banques », assure Piero Cipollone (10).
Quant au bitcoin et autres cryptos, ils sont vus comme des actifs décentralisés, volatiles, sans émetteur central, qui concurrencent le monopole monétaire traditionnel et présentent des risques pour la souveraineté monétaire pour l’UE. Le temps presse. « Les travaux préparatoires au projet pilote […] offrent aux banques françaises une occasion unique de participer concrètement à la conception de l’euro numérique et de donner corps à un partenariat public-privé indispensable », a lancé la Banque de France dans une tribune publiée le 24 avril 2026 (11), signée par le gouverneur François Villeroy de Galhau et le premier sous-gouverneur Denis Beau. Mais la Fédération bancaire française (FBF), représentant 317 établissements, dont 116 à l’étranger, et membre de la Fédération bancaire européenne (FBE), fait partie de ceux qui ont demandé aux autorités européennes de fixer une limite basse à la détention par les particuliers du futur euro numérique de détail.

Détention limitée à 100 euros numériques ?
Car les banques s’inquiètent d’une sortie d’argent massive de leurs bilans si les particuliers sont autorisés à détenir trop d’euros numériques. « Si on prend l’hypothèse d’une détention de 1.000 euros par citoyen pour 200 millions d’utilisateurs, 200 milliards d’euros quitteraient rapidement les bilans bancaires », ont-elles mis en garde dans une tribune publiée le 12 avril (12). Aussi, pour limiter, selon elles, « l’impact négatif » de l’euro numérique, les banques préconisent « une limite de détention faible, 100 euros par exemple ». @

Charles de Laubier

L’Arcom prépare les esprits à la fusion de TF1 et M6

En fait. Le 24 avril, l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) a lancé – jusqu’au 15 juin 2026 – une consultation publique sur « l’avenir de la TNT et du média télévisuel ». En creux, la vente de M6 à TF1 – ou à CMA Media – suppose des « évolutions » réglementaires.

En clair. « Les questions posées concernent […] les évolutions possibles du cadre de la régulation de façon à permettre aux acteurs audiovisuels nationaux de faire face à la concurrence », indique notamment l’Arcom dans sa consultation publique – jusqu’au 15 juin 2026 (1) – sur « l’avenir de la TNT et du média télévisuel ».
Au-delà du sort des fréquences de la TNT (2), le régulateur de l’audiovisuel n’exclut pas de faire évoluer le cadre réglementaire pour « préserver le secteur audiovisuel, en permettant aux groupes industriels de faire face à une concurrence accrue », en particulier « la concurrence d’acteurs étrangers qui ne sont pas soumis aux mêmes règles » – comprenez les Netflix, les Amazon Prime Video et autres Disney+. Or, rappelle l’Arcom, « la tentative de rapprochement entre les groupes TF1 et M6, en 2022, répondait à [l’]objectif de créer une entité susceptible de rivaliser avec les acteurs mondiaux du numérique ». Mais l’Autorité de la concurrence (ADLC) avait vu dans ce projet de concentration horizontale d’importants risques concurrentiels dans la publicité télévisuelle et la distribution de services de télévision. Autre obstacle à la fusion (suite) TF1-M6 : la loi du 30 septembre 1986, aux règles anti-concentration strictes (limites des 49 % du capital et du nombre de chaînes de la TNT). Mais le 11 février 2026, le président de l’ADLC, Benoît Cœuré avait lancé lors du « colloque sur l’avenir de l’audiovisuel français » au Sénat : « Beaucoup de choses ont changé », en se disant prêt à étudier un nouveau projet de fusion qui lui sera présenté. Bertelsmann – maison mère de M6 – a relancé la vente auprès des candidats TF1 et CMA Media, sans devoir attendre l’échéance réglementaire de mai 2028.
Pour l’Arcom, « la diversité de[s] cadres de régulation, qui ne sont pas nécessairement toujours adaptés aux évolutions du secteur, conduit à des asymétries réglementaires […] qui invitent à procéder à des évolutions ». De quoi aussi ravir le lobby La Filière audiovisuelle (LaFA), association cofondée le 29 avril 2025 par les groupes privés TF1 et M6 avec le groupe public France Télévisions, qui plaide pour des acteurs forts face aux Gafam et au nom de « l’exception culturelle française au défi du XXIe siècle » – titre de son livre blanc publié mi-2025 (3). Quant à l’Arcom, elle publiera au premier semestre 2027 son propre livre blanc issu de la consultation publique. @