Microsoft est en passe d’être sacrifié par l’Union européenne sur l’autel de la souveraineté numérique

Un an après avoir annoncé des « solutions souveraines globales donnant du pouvoir aux organisations européennes », Microsoft se retrouve éjecté de plusieurs contrats européens au nom de la souveraineté numérique de l’UE – où la firme de Redmond est pourtant présente depuis 43 ans. Son PDG, Satya Nadella, reste sans voix.

Rien ne va plus pour la firme de Redmond, cofondée par Bill Gates il y a plus d’un demi-siècle et installée depuis 43 ans dans l’Union européenne (UE). Microsoft n’y est plus en odeur de sainteté. Les logiciels bureautiques Word, Excel, Powerpoint, Outlook ou encore Teams, qui font partie de sa suite Microsoft 365 (ex-Office 365), ainsi que ses services de cloud Azure et OneDrive, mais aussi son IA générative Copilot intégrée jusque dans son navigateur Edge (successeur d’Internet Explorer) et son moteur de recherche Bing, sans parler de son système d’exploitation Windows (1) : toutes ces solutions « Microsoft », pour ne citer qu’elles, sont désormais suspectées de porter atteinte à la souveraineté numérique de l’Europe, de présenter des risques pour les données personnelles des utilisateurs européens, vulnérables car exposées aux lois extraterritoriales étatsuniennes comme le Cloud Act et le Foreign Intelligence Surveillance Act (Fisa). Cette défiance envers le « M » de Gafam s’exacerbe à Bruxelles, alors que les relations avec Washington se sont tendues depuis le début du second mandat d’un Donald Trump très critique envers la règlementation de l’UE sur les marchés et services numériques. Et le « Paquet de souveraineté technologique européenne » présenté le 3 juin 2026 par Ursula von der Leyen (photo de droite), présidente de la Commission européenne, ne va pas aller dans le sens de l’apaisement des relations transatlantiques.

Malgré des « solutions souveraines » pour l’Europe
Et ce n’est pas faute pour Satya Nadella (photo de gauche), PDG de Microsoft depuis plus d’une douzaine d’années, d’avoir tenté de montrer patte blanche à l’Europe, notamment il y a un an presque jour pour jour, lorsqu’il a présenté le 16 juin 2025 des « solutions souveraines globales donnant du pouvoir aux organisations européennes » – dont le Microsoft Sovereign Cloud enrichi, qui donne la main aux clients européens pour leur informatique en nuage. « Nous annonçons de nouvelles offres qui apportent la souveraineté numérique à toutes les organisations européennes dans le cloud public et débloquent également de nouvelles façons de gérer des cloud souverains privés », avait alors expliqué Satya Nadella dans un message (2) posté sur LinkedIn (réseau social professionnel appartenant à Microsoft depuis maintenant dix ans).

Europe, « souveraineté par-ci, données par-là »
Parmi les services proposés par la firme de Redmond, dont le siège européen est situé à Dublin en Irlande, il y a Continuer la lecture

Overlord Média, un conglomérat de médias est né

En fait. Le 25 juin, la société Overlord Média – qui a racheté Le Revenu en juillet 2025 et Le Nouvel Economiste en mars 2026, et qui s’apprête à s’emparer du Monde Informatique (LMI) et du Journal des Entreprises (LJDE) – lance une deuxième levée de fonds en ouvrant son capital, avant sa future introduction en Bourse.

En clair. Créée il y aura un an le 4 juillet 2026, la société Overlord Média – fondée et dirigée par le jeune avocat d’affaires Gaspard de Monclin (34 ans), spécialisé dans les fonds d’investissement et devenu entrepreneur tech – veut poursuivre ses acquisitions de médias en France, après avoir racheté Le Revenu en juillet 2025 et Le Nouvel Economiste en mars 2026. Dans les deux cas, le tribunal des activités économiques de Paris (1) a retenu l’offre de reprise d’Overlord Média.
Ses prochaines cibles sont Le Monde Informatique (LMI) et Le Journal des Entreprises (JdE). « Si vous m’aviez dit à l’époque que je deviendrai un jour un homme de médias, je ne vous aurais pas cru. Et pourtant, il y a des opportunités qui ne se refusent pas. […] Nous avons toutes les cartes en main pour bâtir très vite – mais avec un peu d’investissement – un puissant conglomérat de médias indépendants. […] Les médias concurrents sont la propriété d’oligarques, qui ne cherchent pas la rentabilité et s’interdisent l’investissement technologique. […] Nous allons activer le levier de la croissance externe pour […] financer de nouvelles acquisitions stratégiques déjà identifiées », explique-t-il dans une vidéo publiée le 5 juin (2), sans mentionner les deux cibles en vue : (suite) Le Monde Informatique et Le Journal des Entreprises, dont les éditeurs respectifs – IT News Info (avec sa maison mère IT Facto) et Manche Atlantique Presse – ont été placés en redressement judiciaire par respectivement le tribunal des activités économiques de Paris et le tribunal équivalent de Nantes.
Lors d’une première levée de fonds effectuée en 2025 après le rachat du Revenu, 1 million d’euros avaient été collectés, « en 24 heures ». La seconde et « dernière levée, avant notre introduction en Bourse » (dixit Gaspard de Monclin (3)) débutera le 29 juin 2026. Les pré-inscriptions sont ouvertes en ligne (4). « Je viens de la tech ; j’ai une équipe d’une quinzaine d’ingénieurs. L’intelligence artificielle est un levier pour réduire les coûts et augmenter la productivité d’équipe resserrée », a indiqué le fondateur d’Overlord Média, qui mise sur les médias numériques (seul le JdE dispose aussi d’un magazine mensuel papier).
Par ailleurs, la société historique qu’il a créée en 2022 – Overlord (ex-Overlord Technologies), intégrée depuis dans la holding Overlord Group – édite, elle, le média en ligne Dividendes.media depuis 2024. @

Le milliardaire américain Barry Diller enclenche sa succession à la tête d’IAC, rebaptisé People Inc

Le magnat américain des médias Barry Diller – ancien président de Paramount Pictures et de 20th Century Fox, et, depuis 1995, président de son conglomérat de médias numériques InterActiveCorp (IAC), tout juste rebaptisé People Inc – organise sa succession avec une nouvelle gouvernance.

Le 16 juillet 2026 se tiendra la dernière assemblée générale annuelle des actionnaires du conglomérat de médias numériques, du milliardaire américain Barry Diller (photo), sous son nom actuel : IAC Inc (ex-IAC/InterActiveCorp jusqu’en août 2022). Car à partir de la présentation des prochains résultats trimestriels en août, la nouvelle dénomination sociale sera People Inc, avec changement de symbole boursier « IAC » en « PPLI » – toujours au Nasdaq à la Bourse de New-York, ville-monde où le groupe fondé par Barry Diller il y a plus de 30 ans (1) a son siège social. Sans attendre le changement effectif de son nom cet été et son approbation par les actionnaires le 16 juillet, IAC Inc a en fait déjà changé depuis le 4 juin 2026 son appellation en People Inc et son « ticker » en PPLI pour les marchés boursiers (Wall Street en tête).

Un conglomérat « anti-conglomérat »
Passé de la télévision et du cinéma traditionnel à Internet et au digital, Barry Diller (84 ans) organise aussi sa succession à la tête – avec nouvelle gouvernance (2) – de son conglomérat de médias numériques qu’il a constitué avec près d’une quarantaine d’acquisitions : Expedia/Hotels.com, Ticketmaster, Match.com, Vimeo, LendingTree, Ask.com, About.com/Dotdash, Meredith/ People Inc, Care.com, …
Plusieurs de ces filiales ont ensuite été revendues ou scindées du groupe (spin-off) comme Expedia/TripAdvisor, Ticket master, Match Group (dont Tinder), Home Shopping Network (HSN), Angi, ou encore la plateforme vidéo Vimeo.« J’ai acheté (suite) la petite [entreprise de chaînes de télévision locales misant sur le téléshopping, ndlr] Silver King Communications en 1995. Elle a réalisé environ 40 millions de dollars de ventes, et au fil des décennies suivantes, nous sommes devenus HSN [Home Shopping Network], puis USA Networks, et enfin, en 2003, IAC/InterActiveCorp, et encore plus simplement, IAC Inc. », rappelle Barry Diller dans sa lettre adressée aux actionnaires le 28 avril 2026 (3). HSN a joué un grand rôle dans cette frénésie d’acquisitions, en s’emparant par exemple de Ticketmaster en 1997 pour un total d’environ 609 millions de dollars, et surtout en 1998 des actifs télévisuels d’Universal Studios (Universal Television, USA Network et Sci-Fi Channel) pour 4,1 milliards de dollars. C’est alors que HSN devint USA Networks. « Chez HSN, poursuit Barry Charles Diller (son nom complet), nous avons acquis une certaine expertise en e-commerce et modèles interactifs dans la convergence primitive des écrans de télévision, des ordinateurs et des téléphones. Puis est venue la révolution d’Internet en 1995, d’où est né un modèle économique unique – acheter, construire et créer des entreprises interactives. Au fil des années, cela a permis de posséder et d’exploiter plus de 200 entreprises et de superviser bien plus de 100 investissements minoritaires ».
Le conglomérat de médias numériques IAC est ainsi né, à coup d’opportunisme revendiqué de la part de cet homme d’affaires self-made et visionnaire, devenu milliardaire, lui qui est à l’origine « un enfant juif autrichien de deuxième génération élevé à Beverly Hills » comme l’a décrit le magazine New York (4). Barry Diller est né le 2 février 1942 à San Francisco, tandis que ses ancêtres paternels venaient de l’oblast de Lviv en Ukraine actuelle (contrôlée par l’Autriche-Hongrie jusqu’en 1918) et ses ancêtres maternels de l’actuelle Vilnius en Lituanie (gouvernorat de Vilna de l’Empire russe jusqu’en 1920). En débutant sa carrière au courrier de William Morris, agence d’artistes basée à Hollywood, il prend goût au marché du divertissement. Il entrera dans la cour des grands en dirigeant Paramount Pictures (1974–1984), avant de passer chez 20th Century Fox (1984–1992) où Rupert Murdoch lui confie lancement en 1986 du quatrième réseau du pays, Fox. « Lancer Fox a été un effort énorme, fou, formidable », avait-il confié. Aujourd’hui, son conglomérat digital rebaptisé People Inc fait penser, toutes proportions gardées et en bien plus digital, à celui plus industriel et physique de son aîné milliardaire Warren Buffett (95 ans) : Berkshire Hathaway (5).

IAC recentré sur People Inc et MGM Resorts
Cependant, après plus d’une dizaine de spin-off « anticonglomérat » (dixit Barry Diller) et avant son rebranding en cours en People Inc, l’ex-IAC/InterActiveCorp (2,39 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025 pour une perte nette de 101,47 millions de dollars avec 5.156 salariés) opère une restructuration avec réduction d’effectifs (77 postes déjà supprimés), consolidation, et économies à la clé. Dernière décision d’éclat de Barry Diller en date du 1er juin 2026 : s’emparer du reste du capital de MGM Resorts (casinos et hôtels à Las Vegas et à Macao), dont il possède déjà 26 % du capital. Histoire de ne pas mettre tous ses œufs dans un même panier digital, en misant aussi sur le physique non-« désintermédiable ». @

Charles de Laubier

Le World News Media Congress 2026 a fait l’impasse sur la concentration des médias en France, et leur indépendance

Le Congrès mondial des médias s’est tenu en France cette année, non pas à Paris comme en 1995, mais cette fois à Marseille, du 1er au 3 juin. L’armateur CMA-CGMA du milliardaire Rodolphe Saadé en était « partenaire stratégique », via sa filiale CMA Média (La Provence, Corse-Matin, La Tribune, Brut, RMC, BFM, …).

Rodolphe Saadé (photo), l’un des dix milliardaires qui possèdent des pans entiers des médias français – une situation unique au monde (1) (*) (**) – a été le coorganisateur cette année 2026 de la 77e édition du World News Media Congress, qui, cette fois, s’est tenu à Marseille (du 1er au 3 juin 2026), au Palais des Congrès et des Expositions du Parc Chanot, situé à 5,5 kms à vol d’oiseau de la Tour CMA CGM où est installé le siège social du conglomérat géant du transport maritime et, depuis 2022, des médias – groupe familial, non coté en Bourse malgré son gigantisme et présidé par le milliardaire.

Indépendance des rédactions sous silence
CMA Média, filiale du conglomérat et présidée par Véronique Albertini Saadé (l’épouse de Rodolphe Saadé), était aux premières loges de ce Congrès mondial des médias d’information 2026 en tant que « Strategic Partner » de ces rencontres internationales qui se tiennent chaque année depuis 72 ans : soit depuis leur création en 1948 par la Fédération internationale des éditeurs de journaux (Fiej) qui est devenue en 2009 l’Association mondiale des éditeurs de presse d’information (Wan-Ifra) par la fusion de la Fiej (alias Wan) à Paris avec l’Inca (alias Ifra) à Francfort. Aujourd’hui, cette organisation patronale, dirigée par le Danois Stig Ørskov (photo ci-dessous), représente 3.000 éditeurs et 40 associations membres d’éditeurs – dont, en France (2), l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) –, pour un total de 18.000 publications dans 120 pays. « Notre mission est de protéger les droits des journalistes et des éditeurs dans le monde entier à opérer des médias indépendants », assure la World Association of News Publishers (Wan-Ifra), basée à la fois à Paris et à Francfort.
Or, force est de constater que (suite) cette organisation patronale des médias n’aborde jamais – ni dans les éditions annuelles de son Congrès mondial des médias ni dans ses rapports annuels – la question, pourtant fondamentale pour les démocraties, de la concentration des médias – et a fortiori dans les mains de milliardaires comme en France (3), pays hôte de l’événement en 2026. Le milliardaire franco-libanais Rodolphe Saadé, devenu en quatre ans un nouveau magnat des médias très influent en France – La Provence (4), Corse-Matin, La Tribune/La Tribune Dimanche, BFM TV, RMC, Brut, Air & Cosmos, 2e actionnaire de M6 que Rodolphe Saadé convoite depuis 2022 (5), … –, a réussi l’exploit d’accueillir dans la cité phocéenne, dont CMA CGM est le premier employeur privé, le Congrès mondial des médias d’information. Et ce, durant trois jours, sans que les questions de concentration des médias et d’indépendance des rédactions ne soient mises au programme. La filiale CMA Média, à l’initiative de son directeur général du pôle presse Jean-Christophe Tortora, s’est portée candidate dès mars 2025 à l’organisation de l’édition 2026 – 31 ans après la précédente édition à Paris. « Le partenariat avec CMA Média reconnaît son rôle croissant dans le paysage médiatique [et] déjà la principale salle de rédaction privée en France », s’était félicitée l’an dernier l’association Wan-Ifra, tandis que son président d’alors, Vincent Peyrègne, ne tarissait pas d’éloge envers CMA Média qui a généré 600 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 : « CMA Média est un groupe médiatique diversifié avec un fort engagement envers l’innovation, soutenu par une nouvelle génération de propriétaires de médias engagés, déterminés à relever les défis de l’information et du journalisme au XXIe siècle » (6).
Cette montée en influence médiatique de Rodolphe Saadé, propriétaire de ce 3e groupe privé de médias en France, ne se fait cependant pas sans motions de défiance (votées à La Tribune/La Tribune Dimanche en octobre 2025 (7) et en mars-avril 2026 avec grève), sur fond de plan social, de rapprochement des rédactions numériques avec BFM Business, et d’autres tensions. Tandis que les journalistes de La Tribune dénoncent des risques pour l’indépendance éditoriale et ceux de La Provence se sont insurgés contre une tribune (8) de Rodolphe Saadé publiée en septembre 2025. Bien sûr, les problèmes internes à CMA Média n’avaient pas leurs places au 77e World News Media Congress, mais les préoccupations en France sur la concentration des médias et leur mise sous tutelle d’« oligarques » – surtout avant la présidentielle de 2027 – auraient dues être débattues.

IA, audience, vidéo, monétisation, contenus, …
Le Congrès mondial des médias regardait ailleurs : « L’édition marseillaise ambitionne d’installer un espace de dialogue durable entre médias, grandes plateformes technologiques et décideurs publics, avec un objectif clair : faire émerger un “New Deal” au service de l’information et du journalisme », expliquaient le 29 avril 2026 CMA Média et Wan-Ifra (9). En dehors du programme orienté « IA, engagement de l’audience, personnalisation, vidéo, monétisation, automatisation des flux de travail et distribution de contenu » (10), circulez, il n’y avait rien à voir. Et le « New Deal » entre plateformes IA et médias n’a pas eu lieu malgré l’appel lancé de Marseille par Arthur Gregg Sulzberger (11), le patron du New York Times. @

Charles de Laubier

Partage d’abonnements Netflix, Disney+ et Apple TV+ interdit par la justice : Spliiit fait appel

La société française Spliiit, condamnée le 29 mai 2026 par le tribunal judiciaire de Paris à cesser le partage d’abonnements Netflix, Disney+ et Apple TV+, fait appel du jugement. Lancée en 2019, sa plateforme met en relation des abonnés avec des co-abonnés pour qu’ils économisent de l’argent.

Saisi par Netflix, Disney et Apple, le tribunal judiciaire de Paris a condamné la société Spliiit, dans un jugement rendu le 29 mai 2026 par Irène Bénac (photo), vice-présidente de cette juridiction de première instance, pour complicité de violation des conditions générales d’utilisation des abonnements de ces trois géants américains, de concurrence déloyale à leur détriment, et de contrefaçon de leurs marques. Spliiit a en outre été condamné à payer un total de 785.000 euros « à titre de provisions à valoir sur la réparation du préjudice subi » par les trois éditeurs de SVOD, de musique, de jeux en ligne ou de cloud (1).

Les accusations de « parasitisme » rejetées
Passé le week-end pour prendre acte de la sentence prononcée un vendredi, la société Spliiit a fait savoir le lundi suivant – soit le 1er juin 2026 – qu’elle comptait faire appel de cette décision (2). Contacté par Edition Multimédi@, son PDG cofondateur Jonathan Lalinec (photo ci-dessous) a confirmé l’intention de son entreprise de former un retour devant la cour d’appel de Paris : « Nous attendons de recevoir la décision pour pouvoir le faire, nous aurons un mois une fois la décision réceptionnée ». Dans un post publié sur LinkedIn, il a accusé le coup mais tout en restant confiant pour la suite de la procédure : « Nous venons de prendre une sacrée claque. […] Aujourd’hui, c’est un coup dur pour nos équipes, et nos utilisateurs. Nous allons faire appel de cette décision et continuer à défendre notre vision, nos utilisateurs et notre conviction qu’un consommateur doit pouvoir disposer librement de ce qu’il paie ».
Quant aux provisions financières de quelques centaines de milliers d’euros que Spliiit devra payer à Netflix, Disney et Apple, elles (suite) sont très loin des plusieurs millions d’euros de dommages et intérêts demandés au tribunal. « La décision nous impose notamment de retirer les offres Apple concernées par la procédure et de verser immédiatement 780.000 euros à titre de provision (versus 9,2 millions d’euros réclamés), même en cas d’appel. Nous respectons cette décision, mais nous la contestons fermement », précise Jonathan Lalinec. Pour autant, il trouve dans le jugement du tribunal judiciaire de Paris des motifs de satisfaction, dans le sens où cette décision a notamment rejeté les accusations de « parasitisme » évoquée par les sociétés Apple, Disney et Netflix dans leur assignation du 20 juin 2022. « Il ne saurait en conséquence être considéré qu’elle a, sans aucun effort, soit en raison d’un comportement parasitaire, tiré profit des investissements consacrés par les sociétés demanderesses et de la notoriété de leurs services, les bénéfices qu’elle a perçus de manière illégitime trouvant leur cause dans les fautes qu’elle a commis par ailleurs », considère le tribunal (3).
Le juge dit plus loin que « […] l’activité exercée par la société Spliiit, de mise en relation de titulaires d’abonnements à des plateformes de vidéo à la demande avec des tierces personnes en vue du partage de quote-parts desdits abonnements n’est pas en elle-même illicite, de même que la mise à disposition d’un service permettant la concrétisation de tels partages par le biais de la communication d’identifiants et mots de passe ou par l’envoi d’un lien […] » (4). L’existence même de Spliiit n’est donc pas menacée, ce que souligne avec soulagement Jonathan Lalinec : « Cette décision, bien que très lourde pour notre entreprise, ne marque pas la fin de Spliiit ». D’autant plus que le tribunal judiciaire de Paris n’a pas retenu l’argument selon lequel le partage de frais constituerait une commercialisation d’abonnements. Apple, Disney et Netflix soutenaient que la société Spliiit se rendait coupable de complicité de violation de leurs conditions générales d’utilisation (CGU) respectives, en incitant ses utilisateurs à vendre à d’autres utilisateurs leurs quotepart d’abonnements (Netflix, Disney+, Apple TV+, Apple Music, Apple Arcade, iCloud, ou encore Apple One), leurs identifiants et codes d’accès.

Pas de « commercialisation d’abonnements »
Aux yeux des trois Big Tech américaines, la plateforme Spliiit – en tant que place d’achat et de vente (marketplace) – violait leurs CGU en raison de la nature commerciale du partage de quote-parts d’abonnements, pratique « expressément interdite » dans leurs CGU, argumentaient-elles. Apple, Disney et Netflix considéraient qu’il s’agissait bien là, sur Spliiit, de vente d’identifiants, « contre rémunération », qui s’opère entre utilisateurs, et que le partage de frais d’abonnements constitue un acte de nature commerciale. Selon les trois entreprises plaignantes, la plateforme de partage d’abonnements « tire profit de ces ventes et fait en conséquence un usage commercial de leurs services, en toute connaissance de l’interdiction qui en est faite », et, selon elles, « en percevant une commission sur chaque partage d’abonnement, en tant qu’opérateur de marketplace ». Apple, Disney et Netflix ont défendu la clarté de de leurs CGU sur l’interdiction faite de l’usage de leurs services à des fins commerciales, ainsi que sur l’usage devant être faits de leurs services et contenus à des fins personnelles, voire entre personnes vivant dans un même foyer (5).

La question du « partage hors foyer »
Mais le tribunal ne les a pas suivis sur ce terrain de la commercialisation d’abonnements : « Il n’est pas démontré en conséquence que les titulaires d’abonnements aux services offerts par les sociétés demanderesses qui ont partagé leur accès auxdits services, en contrepartie du paiement de quote-parts de ces abonnements, ont fait un usage commercial de ces services » (6). Pour le PDG de Spliiit, cette distinction est majeure : elle signifie que le débat ne porte pas sur l’existence même de Spliiit, ni sur le principe du partage de frais, mais sur les conditions dans lesquelles certains abonnements peuvent être partagés au regard des CGU de chaque service. Devant le tribunal, la société Spliiit – représentée par l’avocat Matthieu Bourgeois, avocat associé chez Klein Wenner, où il est codirecteur de l’équipe « Droit de l’immatériel et du numérique » – a fait valoir qu’elle avait mis à jour sa plateforme en fonction des nouvelles règles de partage d’abonnements (hors foyer via des options payantes dédiées), ou paid sharing, mises en œuvre par les sociétés Netflix en 2023 et Disney à partir de 2024, « ce qui démontre sa bonne foi à faire respecter les conditions générales d’utilisation de leurs plateformes » (7).
Ce que le tribunal a reconnu. « Dès lors que ces règles sont respectées, nous considérons que ces offres peuvent continuer à être proposées sur Spliiit dans un cadre conforme », estime Jonathan Lalinec. Netflix a en effet été la première plateforme de SVOD à mettre fin en mai 2023 en France au partage gratuit de compte hors foyers. Depuis cette date, le partage hors foyer n’est possible que via l’option payante « Abonné supplémentaire » (8). Du côté de Disney+, il a été mis en place des restrictions similaires à partir de l’été 2024 avec son option « Extra Member » payante (9).
Ce jugement du 29 mai 2026 confirme donc que :
L’activité de mise en relation de Spliiit n’est pas illicite en elle-même.
Le partage de frais n’est pas, en soi, une commercialisation d’abonnements.
Le partage reste possible dès lors qu’il respecte les règles du services concernés. « Au-delà de Spliiit, souligne son PDG, cette affaire soulève une question plus large : lorsqu’un consommateur paie pour un abonnement multi-utilisateurs, jusqu’où un fournisseur peut-il contrôler les personnes avec lesquelles il partage ce qu’il a licitement acquis ? Nous avons toujours défendu une vision simple : permettre à chacun d’utiliser 100 % de son abonnement multi-utilisateurs, et faire ainsi décroître le piratage (IPTV, streaming illicite…) qui est la résultante de la situation actuelle » (10).
Le recours en appel n’est non seulement pas suspensif des sommes à payer à Netflix, Disney et Apple, mais aussi il ne dispense pas non plus la société Spliiit de s’exécuter lorsque le tribunal judiciaire de Paris lui enjoint de « communiquer, certifiés par un expert-comptable ou un commissaire aux comptes, le nombre de quote-parts d’abonnements partagés sur le site www. spliiit.com depuis le mois d’octobre 2019 pour chacun des services offerts […), les sommes perçues […], dans un délai d’un mois à compter de la signification de la présente décision, sous astreinte de 500 euros par jour de retard versée à chacune des parties concernées par ce retard » (11).
Ce jugement au fond du 29 mai 2026 est intervenu 45 jours après une ordonnance de référé – que Edition Multimédi@ s’est procuré (12) –, qui, dans une autre affaire concernant cette fois la Ligue de football professionnel (LFP), a été rendue le 15 avril 2026 par ce même tribunal judiciaire de Paris. Le juge des référés interdit à Spliiit de partager des abonnements de la Ligue 1+, sous peine de 300 euros d’astreinte par jour de retard. Le tribunal des référés a ordonné la cessation immédiate des offres « L1+ » sur Spliiit afin de « faire cesser le trouble manifestement illicite », mais sans trancher définitivement le litige sur le fond.

Le précédent avec les co-abonnements « L1+ »
La LFP avait obtenu la condamnation immédiate de Spliiit pour violation des CGU de ce service lancé le 15 août 2025 à l’occasion du lancement la saison 2025-2026 des championnats français de football (13), ainsi que pour contrefaçon de sa marque. « Cette décision marque une étape importante dans la protection de la valeur des droits du football professionnel français et de ses contenus exclusifs », s’était félicitée la LFP (14) présidée par Vincent Labrune. Mais l’interdiction n’est valable que 180 jours. Cette mesure conservatoire ne préjuge en rien l’issue de la procédure au fond en cours. Juin 2022-juin 2026 : la procédure au fond dans l’affaire « Netflix/Disney/ Apple contre Spliiit » a, elle, quatre ans, et elle se poursuit en appel. A suivre. @

Charles de Laubier